Des victimes au parloir : crimes et apaisement

Article publié le 29/11/2010 sur liberation.fr



Une expérience pilote à Poissy et une association permettent la rencontre entre des condamnés et ceux qui ont souffert de leurs actes.



Elle avait prévenu qu’elle ne voulait pas leur serrer la main. «Des mains qui ont ôté la vie», ça lui semblait impossible. Et puis les trois détenus sont entrés, ont parlé, et elle a vu «des hommes». «C’est idiot à dire, mais je m’attendais à voir des assassins.» Geneviève Celant, 66 ans, victime de viol, tante d’une enfant violée et assassinée, a tenu dans sa main celles de trois criminels. Avec deux autres victimes, elle a participé au printemps dernier aux premières rencontres victimes-auteurs organisées officiellement en France, à la maison centrale de Poissy (Yvelines). Une expérience inédite, inspirée du système canadien, sur le principe dit «de substitution». «Les faits commis par les trois détenus ressemblent à ceux subis par les trois victimes, mais il ne s’agit pas des mêmes affaires», explique Sabrina Bellucci, directrice de l’Institut national d’aide aux victimes et de médiation (Inavem). Objectif : «Prendre conscience de la portée de leur geste pour les détenus ; trouver un apaisement pour les victimes, avec la possibilité de poser des questions, d’œuvrer contre la récidive», détaille Olivier Maurel, le directeur de la prison de Poissy.



Au même moment, Stéphane Jacquot, élu local à Châtillon (Essonne) et fonctionnaire, réfléchissait à la création d’une association sur un principe identique. Une «nécessité» après la perte d’une amie proche, tuée de quarante coups de couteau en 2004 par une voisine. «L’auteur du crime, il entre dans votre vie, que vous le vouliez ou non, dit Stéphane Jacquot. C’est elle qui a vu notre amie en dernier… Au procès, nous avions envie de lui parler. De lui poser des questions, hors des enjeux de la sanction.» Une lettre a été postée. Sans réponse. Mais Stéphane Jacquot officialisera demain, lors d’une conférence de presse, la création de l’Association nationale de la justice réparatrice (ANJR).



La structure veut proposer deux types de rencontres, telles qu’elles existent déjà à l’étranger, notamment en Belgique, au Canada, en Afrique du Sud et aux Etats-Unis. Les «rencontres directes», entre une victime et l’auteur du crime ou délit subi. Et les «rencontres indirectes», dites aussi «de substitution», où un petit groupe de victimes est présenté à des auteurs dont l’infraction ne les concerne pas directement.


L’ANJR a reçu le soutien de magistrats (Yves Charpenel, avocat général à la Cour de cassation), de politiques (Serge Blisko, Christine Boutin…) mais aussi d’anonymes directement concernés. Ainsi Jérôme , condamné à douze ans de prison en 1988 pour le meurtre dans un accès de violence de sa petite amie. Au téléphone, il nous explique : «Je n’ai rien réussi à dire à mon procès. C’était impossible pour moi d’être dans la position de celui qui se défend. Défendre quoi ? Le fait de leur avoir enlevé leur fille ? C’est irréparable, indéfendable. Je voulais être condamné.» En prison, Jérôme écrit à la famille de sa victime. «Pour leur demander pardon, même si je sais qu’ils ne pourront jamais me pardonner, pour leur dire que je suis prêt à répondre à toutes leurs questions, à leur raconter comment on en est arrivé là.» Sa lettre est bloquée par la justice. Aujourd’hui libéré, père de famille et ouvrier «réinséré», il continue de le regretter. «Je pense qu’ils ont forcément des choses à me demander, pour comprendre, et que cela pourrait les soulager. J’ai détruit une vie et une famille. J’ai énormément besoin d’aider, de construire, de réparer.»


Pour lancer son association, Stéphane Jacquot a contacté quelques «éclaireurs» de la rencontre victimes-auteurs en France. Comme Latifa Bennari, de l’association l’Ange bleu, qui organise depuis 2000 des groupes de parole entre victimes de pédophiles et pédophiles repentis. «Pour les victimes, le fait que l’auteur reconnaisse le mal qu’il leur a fait est souvent encore plus important que la reconnaissance par la justice», dit-elle. Stéphane Jacquot a aussi rencontré la famille Chenu. Jean-Paul et Marie-Cécile, parents de François, 29 ans, battu à mort en 2002 par trois skinheads parce qu’il était homosexuel. Olivier Meyrou, réalisateur, les avait filmés dans son remarquable documentaire, Au-delà de la haine. A la fin du film, ils postaient une lettre à Fabien, Mickaël et Franck, les trois meurtriers. Ils y écrivaient leur «besoin» de les voir évoluer, «redevenir des hommes». «François, on ne nous le rendra pas, dit Jean-Paul Chenu. Mais c’est important pour nous que ces jeunes rejoignent la société, l’humanité. S’ils recommençaient, ce serait pire que tout.» Franck et Fabien ont répondu. Un échange s’est établi. Où Fabien écrit à quel point François, qu’il considérait à l’époque comme un «sous-homme», a été courageux. «Beaucoup plus courageux» que lui.


Les échanges victimes-auteurs doivent s’accompagner d’importantes précautions. A la prison de Poissy, Stéphanie Prévier, conseillère d’insertion et de probation, a recruté pour l’expérience des volontaires, «ayant déjà beaucoup réfléchi» à leur crime. Lors des débriefings, tous les trois se sont dit «profondément marqués» par l’expérience. «Ils ne s’attendaient pas à quelque chose d’aussi humain. D’être regardés par des victimes comme des personnes valables, dignes de confiance.» Les rencontres (six de deux heures quinze chacune) étaient encadrées par deux animateurs et deux «représentants de la société civile». «On a commencé par raconter chacun son histoire, se souvient Lucie, une des participantes, dont la fille de 20 ans a été assassinée par un homme déclaré irresponsable. Quand je leur ai dit que je manquais cruellement d’explications sur ce qui s’était passé, ils ont été touchés, car eux, au contraire, ont un fort besoin de mettre des mots sur leur acte.» Marie-José Boulay, troisième participante, mère d’une fille assassinée et membre de l’Association des parents d’enfants victimes (Apev), s’était inscrite «pour lutter contre la récidive». Elle ne s’attendait pas à en tirer des «bénéfices personnels» : «Cela m’a conforté dans mon combat, parce que l’on voit bien que leur processus meurtrier aurait pu être arrêté.» Avant de partir, elle leur a dit : «Tenez bon, vous êtes sur la bonne voie.»

L’expérience devrait être reconduite en 2011.

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