Désarroi à la Protection judiciaire de la jeunesse
Article de Gaël Cogné, publié sur Liberation.fr le 06 novembre 2009
En pleine restructuration, la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) a le blues. Désormais, les éducateurs sont priés de se préoccuper davantage des mineurs délinquants, abandonnant à l’Aide sociale à l’enfance (dépendant des conseils généraux) les mineurs victimes bien que ce soient souvent les mêmes publics.
Le malaise a pris un tour nouveau, le 15 septembre lorsque Catherine Kokoszka, la directrice départementale de la PJJ de Paris a tenté de se suicider sur son lieu de travail. L’une de ses amies et collègue avait confié que cette professionnelle reconnue était passée à l’acte, notamment en raison de ses conditions de travail. Un véritable «choc» à la PJJ, explique son directeur Philippe-Pierre Cabourdin, assurant que le dialogue social est aujourd’hui rétabli. Mais, pour Carlos Lopez (SNPES-PJJ/FSU) qui a proposé avec les autres syndicats un moratoire, hier, il y a certes «un changement de ton», mais «on ne voit pas qu’elle est la marge de manœuvre».
On devrait y voir plus clair dès aujourd’hui. Michèle Alliot-Marie, la garde des Sceaux, reçoit les directeurs départementaux et interrégionaux pour une réunion exceptionnelle et devrait esquisser les nouvelles orientations pour la PJJ. Libération a rencontré plusieurs de ces personnels qui ont souhaité rester anonymes (prénoms d’emprunt).
Marie éducatrice
«J’ai participé à une structure expérimentale en 2007. Sept jours sur sept, il fallait être présent. Beaucoup d’investissement. La première année était un test, mais nous n’avons pas été soutenus par la direction bien que repérés comme structure modèle. A partir de mars 2008, nous n’avons plus eu de chef de service. Nous avons dû assurer nous-même la direction. Finalement, un chef de service est arrivé avec 6 ou 7 titulaires. Une véritable équipe éducative. Tout pouvait redémarrer. Mais la nouvelle équipe a eu à peine le temps d’essuyer les plâtres qu’on nous annonce que l’expérience va prendre fin. Nous n’avons pas réussi à comprendre pourquoi on fermait. On a quand même fait tourner la boutique. Les résultats étaient bons.»
Paule, chef de service
«Il y a des directives très fortes de l’administration qui demande un recentrage dans le cadre pénal. Mais on ne peut pas réduire un jeune à l’acte qu’il commet. Quand on a les éléments de contexte familial, on peut trouver beaucoup de raisons à ce qui l’amène à se trouver dans cette situation. Avant, pour des jeunes qui étaient pris en charge dans le cadre pénal, on pouvait une fois la mesure terminée demander éventuellement au juge une mesure d’assistance éducative. Aujourd’hui, on a le sentiment que l’éducatif n’est plus la priorité. Ce qui intéresse, ce sont les chiffres, les tableaux, savoir où sont les jeunes, s’ils ont une activité parce qu’on suppose que s’ils n’ont pas d’activité ils peuvent « redélinquer »- ce qui est aussi une réalité – mais les choses ne se débloquent pas en un mois, deux mois. C’est un travail de fourmi, le travail éducatif. Il faut du temps, on n’a plus la possibilité d’avoir du temps.
Lorsqu’on a fermé mon service, mon premier souci a été de protéger les gens. Il ne fallait surtout pas en parler à l’extérieur. J’avais l’impression d’être dans un secret de famille. Les gens se sont d’un coup démobilisés. Je craignais que les collègues en arrivent à des… C’est très lourd, très mortifère. Heureusement, on était une équipe de gens solides. Il n’y a pas eu de soutien, y compris de la hiérarchie directe. Les directeurs sont coincés. Ils disaient : « J’applique les consignes de mon administration. »»
Michel, éducateur
«Cela fait un an qu’on se fait marcher dessus et ça continue. D’abord, on exige de nous de faire du pénal et plus de civil. T’as pas le choix. Tout cela se fait dans le cadre de la RGPP [politique budgétaire, ndlr], même si ce n’est pas dit comme ça. On nous dit : « Montez des projets » et ensuite « on arrête tout ».
On sent la volonté que l’éducateur devienne protéiforme, qu’il puisse tout faire. Mais ce n’est pas le sens de notre métier. On se retrouve avec beaucoup d’arrêts maladie et une organisation catastrophique. Il y a un fossé qui s’est creusé entre la culture PJJ de terrain et l’administration qui a les couilles pressées au niveau budgétaire. Aujourd’hui, on nous dit que deux personnes doivent occuper 9 m2 dans les locaux. Les architectes calculent tout ça, mais plus personne ne parle plus du lien entre les gens, de l’accueil des familles. Cette culture de la PJJ qui est en train de s’essouffler, ça se voit aussi avec le profil des directeurs. Pour devenir directeur, il y a deux voies d’accès. Une en interne, l’autre en externe. Avant, ceux qui y arrivaient en interne étaient majoritaires. Maintenant, ils sont très minoritaires. Les directeurs qui sortent par exemple de l’université ou de l’administration pénitentiaire n’ont pas la même expérience, ni la même approche. Ils sont facilement formatés. Avant, les directeurs départementaux faisaient le lien avec l’administration. Nous n’avons plus aucun levier pour nous faire entendre. Les gens sont laminés.»
Patrick, éducateur
«Une partie de l’équipe a été mutée en juillet 2008 et un an plus tard, on leur a demandé de retourner dans les anciens locaux. Les gens sont ballottés sans comprendre pourquoi. En attendant, on doit continuer à suivre des jeunes. Il y a du mépris, aucune reconnaissance, jamais de concertation et beaucoup d’inquiétude quant à notre statut et aux missions qui en découlent. Je n’arrive pas à lire ce qu’ils veulent faire de la PJJ. Comment aider des jeunes à anticiper, prévoir et se projeter, quand on n’y arrive plus soi-même ?
Je me demande si nos décideurs et notre administration n’ont pas une image un peu caricaturale de notre métier, de tout le travail élaboré depuis trente ans dans la prise en charge des adolescents délinquants. Ils réduisent les résistances internes à une posture idéologique (soixante-huitarde et permissive) dans une société et une opinion publique qui voudrait plus de sécuritaire. Bien sûr, on fait ce métier avec des valeurs, mais c’est pour aller à la rencontre du public. Ce n’est pas une posture.
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