Garde à vue: itinéraire d’une réforme suspecte

Article de Sonya FAURE publié le 18/01/2011 sur liberation.fr



L’Assemblée examine aujourd’hui le texte qui a divisé la majorité des mois durant. Le gouvernement est soupçonné de vouloir minimiser le rôle de l’avocat.


Le cheminement de cette loi capitale pouvait-il être plus retors ? Cet après-midi, la réforme de la garde à vue passera en première lecture à l’Assemblée nationale. L’avocat pourra désormais assister son client lors des interrogatoires des policiers. Mais impossible encore de savoir jusqu’où les parlementaires oseront porter cet aggiornamento du code de procédure pénale.


C’est en fait l’histoire d’une réforme que le gouvernement ne voulait pas faire, portée par un ministre qui ne l’a pas écrite et qui divise jusque dans les rangs de l’UMP… Le scandale provoqué par l’explosion du nombre de gardes à vue (800 000 en 2009, dont 175 000 pour des infractions routières) et la guérilla judiciaire menée par des avocats ont porté la question devant le Conseil constitutionnel. Cet été, celui-ci a contraint le gouvernement à renforcer les droits de la défense avant le 1er juillet prochain. «Michèle Alliot-Marie, alors garde des Sceaux, a fait le service minimum en proposant son premier texte à l’automne», note Alain Mikowski, du Conseil national des barreaux (CNB).


«Pénible». Le texte donne avec mauvaise grâce le droit au gardé à vue de se taire et à son avocat de l’accompagner lors des auditions, mais il ne modifie pas les régimes dérogatoires (terrorisme et stup notamment), et instaure une «audition libre» très controversée : après avoir interpellé un suspect, les policiers pourraient lui proposer d’être entendu «librement», hors du cadre de la garde à vue… c’est-à-dire sans avocat et sans visite médicale (obligatoire en cas de garde à vue). Une manière de contourner la présence de l’avocat, s’insurgent ces derniers. «Elle risque d’être l’antichambre de la garde à vue», regrette aussi Clarisse Taron, du Syndicat de la magistrature (SM, gauche).


Puis, patatras, la Cour de cassation et la Cour européenne des droits de l’homme rendent elles aussi des décisions condamnant la garde à vue à la française, rendant chaque fois plus caduc le projet du gouvernement. MAM doit amender son propre projet.


En décembre, c’est finalement Michel Mercier (lire aussi son portrait en dernière page), le nouveau garde des Sceaux, qui présente de son air patelin le nouveau texte à la commission des lois de l’Assemblée (c’est elle qui examine les textes relatifs à la justice avant leur débat dans l’hémicycle). Surprise à nouveau : les députés de droite y sont plus virulents que leurs collègues de gauche. Les avocats Perben, Houillon et Goasguen revoient de fond en comble le projet du gouvernement, renforçant encore les droits de la défense. «Très franchement, je ne vois pas l’intérêt d’introduire une audition libre dans notre système», tacle Dominique Perben. «La présentation de ce texte me laisse une impression un peu amère et pénible, ajoute Claude Goasguen. 800 000 gardes à vue ce n’est pas rien : ça veut dire que tous les Français sont potentiellement concernés. On ne doit pas avoir peur quand on va en garde à vue, et c’est aujourd’hui malheureusement le cas.»


Les députés de la commission des lois font sauter l’audition libre et donnent le contrôle de la garde à vue à un juge indépendant (le juge des libertés et de la détention, JLD). La droite du parti s’étrangle, les syndicats de policiers aussi. Eric Ciotti et Jean-Paul Garraud, représentants de la droite sécuritaire, s’empressent de déposer leurs propres amendements…


Résultat, un gouvernement mis en difficulté sur un texte qu’il souhaiterait derrière lui et un projet de loi «qui n’a désormais plus ni queue ni tête : un amendement contredit l’autre, c’est une usine à gaz !» s’agace Christophe Régnard, président de l’Union syndicale des magistrats (USM, modérée).


Désaccord. Dès cet après-midi, à l’Assemblée, «ça va bagarrer un petit peu», euphémise le rapporteur (UMP) du texte, Philippe Gosselin. Pour lui, au-delà d’un débat entre «pro-avocats» et «pro-flics», «c’est un enjeu qui oppose deux conceptions du droit, et donc du monde. Notre droit continental doit sans doute se mâtiner d’autres droits, mais pas forcément s’aligner sur les règles anglo-saxonnes, qui supposent une autre vision de la société. Nous aboutirons à un texte équilibré».


Le gouvernement a fait savoir hier qu’il pliait sur l’audition libre : il ne demandera pas sa réintégration dans le projet de loi. «La voix de la sagesse, estime Alain Mikowski. Créer l’audition libre était sans doute la meilleure manière de faire à nouveau condamner la France par la Cour européenne.» Elle sera tout de même débattue, puisqu’un amendement Ciotti la remet sur le tapis. Le second point de désaccord concerne le contrôle de la garde à vue : le gouvernement s’oppose à ce qu’il soit donné au JLD. Des socialistes, comme Dominique Raimbourg, avancent que c’est bien à un juge indépendant de décider du prolongement de la garde à vue. Les députés ont jusqu’à mardi prochain pour en discuter.

Revue de presse

« Certaines prisons sont devenues de vraies Cocotte-Minute »

12 avril 2012

Christophe Marquès, secrétaire générale du Syndicat national pénitentiaire-Force ouvrière, regrette que les problèmes du monde pénitentiaire ne soient pas davantage pris en compte par les [...]

> Lire la suite

Les associations veulent d’abord des logements !

3 avril 2012

150 000 personnes sans domicile fixe, un dispositif d’accueil qui, au mois de décembre dernier, ne pouvait répondre qu’à 50 % des demandes, 27 000 [...]

> Lire la suite

«Les politiques n’ont pas envie d’entendre parler de précarité»

26 mars 2012

interview – Alors que 8 millions de français vivent sous le seuil de pauvreté, le Secours Catholique crée un journal pour permettre aux plus pauvres [...]

> Lire la suite

La Cour Suprême se demande si il faut enfermer les mineurs à vie

21 mars 2012

Aux États-Unis, la plus haute juridiction pénale s’est penchée sur le cas d’adolescents meurtriers qui avaient 14 ans au moment des faits et qui ont [...]

> Lire la suite

La criminologie adoubée sous le sceau du sarkozysme ?

15 mars 2012

La criminologie doit-elle devenir une discipline universitaire à part entière ? C’est la question qui agite le milieu depuis l’officialisation par le ministère de l’Enseignement [...]

> Lire la suite

Le Conseil des barreaux dénonce une «situation de crise» au tribunal de Nîmes

13 mars 2012

Les avocats s’y plaignent du mépris des magistrats et des manquements aux droits de la défense.
 
Le président du Conseil national des barreaux (CNB), Christian Charrière-Bournazel, [...]

> Lire la suite

La réforme de la justice des mineurs : une rente politique ?

5 mars 2012

L’ordonnance du 2 février 1945 qui réglemente la justice des mineurs est plus que jamais dans le viseur du gouvernement. Le ministre de l’Intérieur a [...]

> Lire la suite

Carte d’identité : déjà en haut de la fiche

20 février 2012

Le débat parlementaire autour de la création d’un titre national biométrique relance la polémique sur la multiplication de fichiers en France.

> Lire la suite

Nouveau record pour la population carcérale en France

La population carcérale en France a atteint un nouveau record. Avec 65 699 détenus au 1er février 2012, elle enregistre une hausse de 6,4 % sur un an (61 771 au 1er février 2011), selon des chiffres officiels publiés vendredi 17 février par l’administration pénitentiaire. Le précédent record datait de décembre 2011 (65 262 détenus).

> Lire la suite

2012. Délinquance juvénile. C’est encore court.

La lecture des préconisations avancées par les principaux candidats (1) à la présidentielle restituées par le service politique du Parisien du 15 février dernier a [...]

> Lire la suite