Justice restaurative : la France tarde à réunir victime et bourreau

Article de Marie Kostrz paru le 22/12/2010 sur rue89.com



La France accuse un sérieux retard dans le domaine de la justice dite « restaurative » ou réparatrice, un programme qui, après le procès, encadre la rencontre entre une victime et son bourreau. Pourtant, cela permet à la fois d’apaiser l’esprit de l’un et de diminuer le risque de récidive de l’autre.


Jean-Paul Chenu, dont le fils aîné François a été battu à mort en 2002 par trois skinheads, se souvient : « A la fin du procès, nous nous sommes rendus compte avec ma femme que nous n’avions pas pu dire aux assassins de notre fils tout ce que nous avions sur le cœur. Des questions demeuraient aussi sans réponses. »


Six mois plus tard, le couple envoie une lettre aux meurtriers. L’un d’entre eux va leur répondre. Un échange épistolaire est engagé, il durera plus d’un an.


Seuls, les Chenu ont expérimenté un concept déjà largement développé à l’étranger depuis une vingtaine d’années. Dans plus d’une dizaine de pays, la justice restaurative, chapeautée par l’administration pénitentiaire, encadre la prise de contact entre une victime, sa famille et l’auteur du délit. Tous doivent être volontaires pour y participer.


En France, le concept en est encore à un stade embryonnaire. Un décalage que déplore Stéphane Jacquot, fondateur de l’Association nationale de justice réparatrice (ANJR) :  « Une fois le procès achevé, cela permet de donner une dimension humaine à l’auteur des faits, qui peut s’expliquer et apaiser les souffrances de ceux qui ont subit ses actes. »


Un bénéfice que Jean-Paul Chenu a mesuré au fil des lettres échangées avec le meurtrier de François : « Ce dialogue a été utile. Il nous a expliqué son embrigadement par des organisations néo-nazies, un milieu qu’il a désormais quitté. Le fait qu’il exprime cette évolution, c’est un peu comme s’il nous rendait notre fils. »


Même si cela n’a pas été le cas pour la famille Chenu, certains échanges peuvent mener à une rencontre physique.


Si les victimes sortent gagnantes de ce dialogue, les auteurs des délits aussi. Robert Cario, professeur de criminologie à l’université de Pau et spécialiste de la justice restaurative, rappelle : « Les travaux menés à l’étranger montrent que ceux qui ont participé à des initiatives de justice restaurative récidivent beaucoup moins. Il s’agit d’une vrai responsabilisation. »


Une étude menée en 2003 au Canada prouve en effet que le taux de récidive est plus faible chez les délinquants qui ont participé au programme de justice restaurative mis en place par le gouvernement : 15 % contre 38 % pour le groupe d’auteurs qui n’étaient pas impliqués dans le projet. Trois ans plus tard, les taux passent respectivement à 35 et 66 %.


Si le concept est efficace, pourquoi la France est-elle si en retard ? Stéphane Jacquot avance :  « Notre pays a une culture de la sanction. Pour les victimes, elle a beaucoup plus de poids que la réparation. »


Pour Jean-Paul Chenu, éducateur spécialisé de profession, la mesure va à l’encontre des principes de fonctionnement de l’administration pénitentiaire : « Le meurtrier de notre fils a eu beaucoup de mal à garder contact avec nous, il semblerait que l’administration bloquait le courrier. Pour elle, c’est synonyme d’ouverture, elle y est donc opposée. C’est aussi en cela que la justice réparatrice est intéressante : elle ferait bouger l’institution. »


La centrale de Poissy a instauré au printemps une série de rencontres entre des victimes et des auteurs de délits, impliqués dans des affaires différentes. Une petite révolution dans l’univers carcéral. Cette expérimentation, unique en France, est encore entourée d’un voile d’interrogations. Bruno Badré, porte-parole du ministre de la Justice témoigne : « Nous n’avons pas encore les conclusions de l’expérience ni si elle sera développée. Mais les retours semblent plutôt positifs. »


Robert Cario regrette la lenteur du gouvernement : « En 2007, j’avais déjà été chargé par le ministère de rédiger un rapport sur la justice restaurative, mais rien n’a été mené depuis. »



Alors qu’il s’apprête à être reçu au cabinet du garde des Sceaux le 22 décembre, Stéphane Jacquot, également élu local à Châtillon (Hauts-de-Seine) est optimiste : « En dépit du contexte sécuritaire actuel, nous profitons d’une certaine écoute du gouvernement. J’ai également rencontré beaucoup de visiteurs de prisons, d’aumôniers : tous soutiennent la justice réparatrice. Pour une fois qu’il y a un consensus, ce serait dommage de ne pas avancer. »


Serge Blisko, député PS de Paris et président du groupe d’étude des prisons à l’Assemblée nationale, est un peu plus réservé : « Certains députés soutiennent cette démarche, mais la justice réparatrice est un concept très nouveau en France, cela va prendre du temps avant sa mise en place. »

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