L’usage du crack se banalise en Ile de France
Par Cécile Prieur. Publié sur LeMonde.fr - lundi 20 juillet 09
La consommation du crack se diffuse en Ile-de-France. Jusqu’alors circonscrit à certains squats identifiés du Nord-Est parisien, l’usage de ce dérivé de la cocaïne, au puissant pouvoir addictogène, est désormais observé en banlieue nord de Paris. A Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), la gare RER de la ville est le théâtre d’une scène de revente à ciel ouvert qui draine une clientèle importante.
Cette diffusion de l’usage du crack inquiète les spécialistes de la toxicomanie. Car elle se double d’une certaine banalisation de ce produit qui touche désormais un public plus large et plus inséré socialement que les consommateurs habituels de crack.
C’est en 2008, après plusieurs opérations de police destinées à “nettoyer” les squats des 18e et 19e arrondissements parisiens que l’usage du crack s’est déplacé en banlieue nord. Ce stupéfiant, apparu en France au début des années 1990, était longtemps resté cantonné à des zones bien identifiées, autour des métros La-Chapelle, Château-Rouge ou Stalingrad. Les consommateurs étant progressivement rejetés au-delà du périphérique, deux squats se sont formés aux abords de la gare RER de Saint-Denis avant d’être évacués par les forces de l’ordre.
DE VÉRITABLES “CRACK HOUSES”
Contrairement aux anciens squats de Paris, qui fonctionnaient comme des lieux de vie et de consommation, ces nouveaux squats étaient “administrés” par des dealers. Selon un observateur, ils fonctionnaient comme de véritables “crack houses”, à l’image de lieux similaires observés dans d’autres pays européens. Pour les clients, il était ainsi impossible d’accéder à la salle de consommation sans d’abord passer par la salle de revente.
Les revendeurs de crack ont aussi changé de profil : aux Antillais et Sénégalais des années 1990-2000, ont aujourd’hui succédé des jeunes des banlieues, anciens dealers de cannabis reconvertis dans le crack et la cocaïne.
Malgré ces évacuations, le crack n’a pas déserté Saint-Denis, au contraire : il semble durablement s’implanter autour de la gare RER, qui abrite une scène de vente et de consommation, avec une centaine d’usagers par jour. Installés depuis début 2008 autour de la gare, les intervenants en toxicomanie de l’association Aides 93 décrivent un lieu qui attire des consommateurs de toute l’Ile-de-France. “Cette scène de crack n’est pas une excroissance de Paris, c’est un phénomène appelé à durer”, explique Renaud Delacroix. Animateur, avec son collègue José Mendes, d’un bus accueillant deux fois par semaine les usagers de crack, M. Delacroix constate que la gare RER attire désormais un public plus large que les consommateurs traditionnels de crack, très désocialisés et en errance.
Ainsi, une bonne part des habitués de la gare sont des “usagers occasionnels” insérés socialement, avec travail et famille. Ces personnes viennent s’approvisionner en crack et repartent aussitôt, sans consommer sur place. “Il y a parmi eux des conducteurs de métro, des vendeurs de marché, des employés modestes, décrit M. Delacroix. Ces personnes semblent gérer leur consommation.”
D’autres, au contraire, sont bien plus en difficulté et paraissent “déjà sur le fil du rasoir”. Pour ces personnes, la consommation de crack, qui induit rapidement une très grande dépendance, “met en péril l’équilibre de leur vie”. “Je pense en particulier à une habitante de Saint-Denis, qui avait arrêté l’héroïne il y a dix-sept ans, raconte M. Delacroix. Elle a commencé le crack il y a un mois et demi, à cause de l’existence de la scène ouverte. Elle est aujourd’hui en danger : l’envie compulsive de consommer l’a déjà conduite à rester deux ou trois jours sur le site, en oubliant de rentrer chez elle.”
“DES USAGERS DE COCAÏNE CHERCHENT À RENDRE LE PRODUIT PLUS PUISSANT”
Le visage de la consommation de crack est donc en train de changer. L’idée que ce produit ne serait réservé qu’à quelques centaines d’usagers problématiques - des Antillais ou des Africains, dont un bon nombre de femmes prostituées - est battue en brèche. Le crack prospère aujourd’hui dans le sillage de l’augmentation de la consommation de cocaïne en France : 1 million de personnes ont déjà sniffé au moins une fois de la “coke” et 3,3 % des jeunes de 17 ans.
Dans ce contexte, le crack est lui aussi expérimenté comme un dérivé plus puissant que la cocaïne. “La diffusion du crack s’observe depuis trois ou quatre ans, notamment dans les milieux alternatifs techno ou dans certaines soirées très chics, explique Sandrine Halfen, sociodémographe et responsable des études sur l’addiction à l’Observatoire régional de santé d’Ile-de-France. C’est une tendance solide. Comme la cocaïne est plus facilement accessible, de nouveaux modes d’usage apparaissent, au-delà du sniff. Une partie des usagers cherche à rendre le produit plus puissant.”
Ces consommateurs inhalent du “free-base”, soit de la cocaïne chauffée qu’ils ont eux-mêmes transformée. Ils n’ont pas le sentiment de consommer du crack, alors qu’il s’agit pourtant du même produit, avec le même pouvoir addictogène. “La seule différence est le contexte de consommation, explique Jean-Michel Costes, directeur de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Le “free-base” bénéficie d’une image positive d’une drogue plus pure, transformée soi-même. Nous sommes face à un phénomène émergent relativement inquiétant, car il n’y a plus l’effet protecteur des représentations négatives associées au crack. Les consommateurs ignorent largement les risques qu’ils prennent.”
De fait, face à la diffusion rapide de la cocaïne et de ses dérivés (crack, “free-base”), les intervenants en toxicomanie sont relativement démunis. Contrairement à l’héroïne, il n’existe pas de produit de substitution à la cocaïne et aux stimulants. L’augmentation de la consommation de crack est par ailleurs encore très mal connue : les pouvoirs publics commencent à peine à s’y intéresser. Coordonnée par l’Institut de veille sanitaire, une première étude systématique sur les consommateurs de crack sera lancée en octobre. Elle devrait permettre de mieux identifier le profil des usagers et leur état de santé afin d’élaborer une stratégie de prévention des risques.
Revue de presse
Le plan de modernisation des prisons françaises en question
29 juillet 2010La ministre de la justice, Michèle Alliot-Marie, a annoncé lundi 26 juillet un “plan sans précédent de modernisation des prisons françaises”.
> Lire la suitePrisons : la gestion privée épinglée par la Cour des comptes
26 juillet 2010Depuis le plan de construction lancé par l’ancien garde des sceaux, Albin Chalandon, en 1987, les nouvelles prisons sont construites en partenariat avec un prestataire privé.
> Lire la suiteL’état de santé des détenus est “préoccupant”, selon la Cour des comptes
23 juillet 2010Dans un rapport publié mardi 20 juillet sur l’administration pénitentiaire, la Cour des comptes attire l’attention sur plusieurs maux récurrents des prisons françaises : surpopulation, accès aux soins “défaillant”, travail et formation insuffisants, etc.
> Lire la suiteLes conditions de garde à vue sont-elles constitutionnelles ?
22 juillet 2010Le Conseil constitutionnel s’est penché, mardi 20 juillet, sur la conformité à la Constitution de la garde à vue française.
> Lire la suiteLa garde à vue à la loupe du Conseil constitutionnel
21 juillet 2010Dès l’entrée en vigueur de la réforme constitutionnelle, de nombreux représentants des barreaux se ont contesté devant le Conseil constitutionnel la loi en vigueur sur la garde à vue, saisissant l’opportunité de faire avancer une cause qui n’avait pas rencontré beaucoup de succès au gouvernement.
> Lire la suiteLa gratuité de l’aide juridictionnelle remise en question
15 juillet 2010Le gouvernement veut mettre fin à la gratuité totale de l’accès à l’aide juridictionnelle. Il réfléchit à la mise en place d’un “ticket modérateur”, d’un peu moins de 10 euros, payé par le justiciable qui en bénéficie.
> Lire la suiteGrande-Bretagne : « La prison, ça ne marche pas »
1 juillet 2010Le ministre de la Justice britannique, Ken Clarke, veut vider les prisons et encourager les peines alternatives. Un revirement de politique pour les conservateurs.
> Lire la suiteLe Sénat adopte la loi contre les violences conjugales
28 juin 2010Le Sénat a adopté à l’unanimité, jeudi 24 juin, une proposition de loi, très attendue, portée par la droite et la gauche, destinée à amplifier la lutte contre les violences conjugales.
> Lire la suiteDrogues : débat autour de la création de salles de consommation
24 juin 2010Les études internationales réalisées sur les salles de consommation - des lieux où les consommateurs de drogues peuvent s’injecter proprement les produits en se voyant proposer un accompagnement social - montrent qu’elles ont permis de réduire les décès par overdose et les nuisances pour les riverains des zones fréquentées par les toxicomanes.
> Lire la suiteLes Français sont plus nombreux à se méfier des drogues
23 juin 2010Les Français sont plus nombreux à se méfier des drogues et à se montrer moins conciliants à l’égard de ceux qui en consomment, une “évolution très nette” depuis quelques années, révèle une enquête de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies.
> Lire la suite