Reportage dans la « prison modèle » de Bourg-en-Bresse

Article de Olivier Bertrand, publié sur LibéLyon.fr, le 5 février 2010


C’est souvent prometteur, la visite d’une nouvelle prison, tant qu’on n’imagine pas des hommes enfermés à l’intérieur. L’administration pénitentiaire présentait hier son tout nouvel établissement. Quelque 690 places théoriques à Bourg-en-Bresse (Ain), dans des bâtiments vastes et lumineux, dont les peintures, choisies dans une palette très inhabituelle, rend un peu moins sinistre l’univers carcéral. Quelques leçons semblent retenues des multiples incidents observés lors de l’ouverture des plus récentes prisons…


En pénétrant dans celle de Bourg-en-Bresse (64 millions d’euros d’investissement), les couleurs sautent aux yeux, éblouissent légèrement par endroits. On croirait celles d’une crèche. En  descendant du camion, à son arrivée, le détenu découvrira d’abord, dans le couloir qui mène au greffe, où se remplissent les formalités de placement sous écrou, ces portes oranges et ces murs mauves, ces sols crème. Premières touches d’une palette débridée, déclinée dans les deux maisons d’arrêt (l’une pour les prévenus, l’autre pour les peines de moins d’un an) et les deux centres de détention (pour les plus longues peines). A l’entrée du premier bâtiment, dans la cour, un rouge incandescent borde un vert amande. Puis dans les locaux de détention, un bleu lavande répond au vert vif. Tant que personne n’est enfermé là, cela parait gai. D’autant que l’architecte a pris soin de casser cubes et rectangles fonctionnels, pour proposer des arrondis, et quelques fantaisies comme ces drôles de postes de contrôle, construits en saillie contre les bâtiments, et surmontés de très hauts toits pentus, comme des maisonnettes alsaciennes, ou des postes de garde moyenâgeux.


Avant son ouverture, en mai 2009, la prison de Corbas, près de Lyon, paraissait nettement plus sinistre, toute en béton brut et gris. Les cellules en revanche sont les mêmes. Au maximum 10,5 m2 pour deux personnes. Un coin douche, un écran plat, un bouton d’alarme. Mais derrière les barreaux, toujours ces caillebotis, sortes de grilles en acier empêchant le yoyotage (la transmission d’objets au bout de tissus utilisés comme des lianes). Leur maille constituée de lamelles trop profondes obstrue la lumière et restreint l’horizon. Elles ferment en effet la vue vers la droite, vers la gauche, vers le sol et le ciel. Le regard ne peut plus s’échapper que tout droit. Dans les couloirs en revanche, des puits de lumière éclaboussent les couloirs, dans le bâtiment des parloirs notamment, donnant à l’air quelque chose de maritimes.


Le centre de détention compte trois unités de visites familiales. Ce sont toujours les endroit les plus fascinants d’une prison (une dizaine d’établissements en France en comptent). Peut-être parce que brutalement, le visiteur découvre un univers pensé pour l’intimité. Ici, ce sont des petits appartements de deux pièces, décorés de façons différentes. Les condamnés qui ne bénéficiant pas encore de permissions de sortie peuvent y recevoir leur famille, sur décision du directeur, pendant six, vingt-quatre ou quarante-huit heures chaque trimestre, et soixante-douze heures une fois par an. Passé la lourde porte, sur une coursive, un petit patio avec quelques plantes grasses dans la terre, une table de jardin en bois, un banc, deux chaises. Un petit coin pique-nique que surplombe quand même d’une grille.


Dans l’appartement lui-même, un salon-cuisine décoré comme l’appartement témoin d’une résidence pour cadre supérieur. Une jolie cuisine intégrée, une chambre avec un grand lit et des petites tables de nuit où sont posés les globes élégants de deux lampes de chevet… Le détenu pourra recevoir au total quatre personnes et les gardiens ne feront pas de rondes inopinées, ils préviendront par interphone de leurs passages. A l’arrivée puis au départ, la famille fera un état des lieux contradictoire avec un gardien.


« L’objectif est de reprendre pour quelques heures une vie familiale, explique Sophie Gonssolin, l’une des directrices adjointes du centre. Ce n’est pas un parloir sexuel ! C’est un lieu qui doit permettre le maintien des liens familiaux. Le détenu prépare un pécule pour acheter ce qu’il faut pour manger, puis le couple reprend l’habitude de faire la cuisine, de mettre la table en semble. » En poste jusque-là à Avignon, dans un établissement qui compte deux unités de visites familiales, la directrice adjointe raconte que les détenus avaient fini par s’auto-réguler. Un prisonnier qui avait dégradé l’un des appartement avait été placé en quarantaine, dit-elle, par les détenus eux-mêmes.


Anticipant les critiques sur cette génération de nouvelles prisons immenses et déshumanisées, le directeur de Bourg, Bertrand Pic, jusque-là secrétaire général de la direction inter-régionale Rhône-Alpes et Auvergne de l’administration pénitentiaire, souligne qu’il y a plus de portes électriques, plus de caméras, mais aussi plus d’activités professionnelles et sportives. Des vitres sans tain seulement sur certains postes de contrôle, par sécurité. « Nous avons un outil soucieux de la personne humaine », insiste-t-il.


A Corbas, la taille de l’établissement (690 places comme à Bourg) avait rendu les mouvements (déplacements de prisonniers) bien trop longs, obligeant à choisir entre activités, promenades et parloirs. A Bourg, les surveillants (180 sur 250 personnels) effectuent ces jours-ci des simulations, certains d’entre eux jouent le rôle de détenus pour chronométrer tous les temps de déplacements.


La montée en charge sera aussi plus progressive qu’à Corbas, dont l’ouverture avait coïncidé avec la fermeture des prisons de Lyon. « Nous accueillerons 10 à 15 détenus chaque semaine durant toute l’année 2010, pour atteindre la capacité théorique en fin d’année », promet Bertrand Pic.


A Corbas, il n’avait pas fallu six mois pour atteindre la surpopulation.

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