Une prison privée d’humanité

Article de Stéphanie Maurice paru sur Libération.fr le 15 juillet 2011


Les prisons, c’est un marché. Plutôt juteux : 15 millions d’euros de loyer annuel, pendant vingt-sept ans, payé par l’Etat à Bouygues, pour la prison d’Annœullin (Nord). C’est la petite dernière, 688 places, inaugurée par le ministre de la Justice, Michel Mercier, la semaine dernière. La première «Full PPP», explique ce dernier avec gourmandise, un partenariat public-privé total. Bouygues a construit le centre pénitentiaire sur ses deniers, 70 millions d’euros, et a chargé sa filiale, Themis FM, de son exploitation. Maintenance des bâtiments, restauration, blanchisserie, et même le transfert des détenus. L’Etat a gardé ses seules missions régaliennes, la surveillance et la réinsertion.

Il a aussi délégué au privé les tâches qui revenaient traditionnellement aux associations. Par exemple la gestion du vestiaire pour les détenus indigents, ce qui est déjà en pratique au centre pénitentiaire de Sequedin. Non sans heurts. «Là-bas, c’est Sodexo justice service, explique Karine Bocquet, de Trait d’union. Cette filiale de Sodexo a appelé les associations pour trouver des vêtements, alors qu’elle a un budget pour en acheter. Absurde.»

Des précédents qui ne la rassurent pas. Son association s’occupe de l’accueil des familles, avant le parloir. «On nous a imposé de travailler avec Themis FM. Nous avons pensé à dissoudre l’association, mais nous ne pouvions pas déserter le terrain», raconte-t-elle. Car l’opérateur privé n’a prévu que trois salariés pour gérer les appels téléphoniques, le planning du parloir, et réceptionner les familles six jours sur sept. «Les proches arrivent très tôt, à 8 heures pour un parloir à 11 heures, par exemple, par peur de le louper. L’accueil familles, c’est comme une salle d’attente, en plus conviviale, et nous sommes à la disposition des gens qui veulent parler. Quand il y a un problème, nous les renvoyons vers d’autres structures, décrit Karine Bocquet. Nous sommes absolument sûrs que la salariée de Themis FM n’aura pas le temps de cette écoute.» L’opérateur a d’ailleurs clairement intégré dans ses plannings les bénévoles de l’association. Et demandé à Trait d’union de montrer comment cela se passait à la nouvelle arrivante. «Le premier dimanche de juillet, elle devait se retrouver seule, elle a demandé à ce que l’équipe reste, ce qui montre bien qu’elle n’avait pas reçu de formation. C’est un peu étonnant», glisse la responsable associative.

Anne-France Larivière, du Relais enfants-parents, est plus directe : «Il est incroyable que Themis FM compte sur des bénévoles pour l’aider.» Son association amène au parloir les enfants de détenus, quand la famille refuse de s’en charger. Elle craint «l’embouteillage monstre» pour les prises de rendez-vous, avec un seul interlocuteur au téléphone. «Avant, c’étaient les surveillants qui s’en occupaient. Ils connaissaient les familles, ils prenaient le temps de parler des situations, car leur temps n’était pas compté. C’était plus humain», regrette-t-elle.

Surtout, elle s’inquiète de la mise en place d’un service de garde gratuit des enfants à l’extérieur de la prison, alors que les parloirs n’ont pas été aménagés pour eux. «A Loos [l’ancienne prison, remplacée par Annœullin, ndlr], le parloir était vaste, avec moins d’intimité, c’est vrai, mais les enfants pouvaient bouger, jouer ensemble. Là, ils vont être dans des box fermés de 9 m². Un détenu m’a dit : « je ne sais pas comment mon petit de 4 ans va supporter d’être enfermé pendant une heure et demie dans un parloir minuscule ».» Les familles vont sans doute préférer laisser les enfants à la garderie, et les prisonniers les verront de moins en moins. «L’administration pénitentiaire préfère accueillir les enfants dehors que dedans, soupire Anne-France Larivière. Elle ne s’inquiète que d’une chose, que les familles utilisent cette garde gratuite pour aller faire leurs courses à Auchan, juste à côté.»

« Faire appel au privé, ce serait «une économie sur l’exploitation de 5% par an», selon un responsable de l’Agence publique pour l’immobilier de la justice. Affirmation qui fait sourire du côté du Syndicat national des directeurs pénitentiaires, même s’il reconnaît une vraie qualité du service : «La Cour des comptes travaille sur le sujet et le rapport va être salé.» Sur la direction interrégionale de Lille, qui va du Havre à la frontière belge, les deux tiers du budget sont absorbés par les prisons en gestion déléguée, qui ne représentent pourtant que la moitié des effectifs. Le syndicat grince : «L’administration est plus préoccupée à payer ces charges qu’à avoir des projets nouveaux de lutte contre la récidive.»

(1) En 2010, la Cour des comptes avait déjà dénoncé la gestion des cantines des établissements pénitentiaires par les prestataires privés et les «écarts de prix injustifiables».

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